Vers une seconde libération de l’artiste ?

Publié le 12 octobre 2012 dans Débat

Cet article termine la série de trois textes
commençant par L’art de l’impérialisme publié dans la Revue du Projet en octobre 2012
auquel fit suite La libération de l’artiste publié ici même.

Dans La libération de l’artiste, nous avons esquissé la trajectoire sociale et politique impliquée par la reconnaissance de l’artiste comme auteur de ses œuvres lors de la renaissance italienne. Une reconnaissance marquant un progrès, dans la mesure où elle fut celle d’une praxis, d’une teckne, d’une production. En cela, une reconnaissance d’ « avant-garde », porteuse en germe de la reconnaissance de l’humanité entière comme créatrice exclusive de toute réalité historique, culturelle. Mais une reconnaissance qui, dans un premier temps, s’est immédiatement doublée d’un approfondissement de l’aliénation de l’artiste au pouvoir économique et politique : l’individualité artistique se profilant sur le fond obscur du producteur universel, sa reconnaissance, individuelle répétons-le, va de pair avec sa servitude à l’instance qui la reconnaît. Au fil d’une histoire séculaire, cette aliénation aboutit dans la subordination du travail artistique à la valorisation d’un capital, comme le montre la condition de l’artiste contemporain. Alors celui-ci est sommé d’incarner par excellence la « liberté » tout en assumant objectivement une exploitation conforme à celle du travail en général. Pire, le progrès marqué par la reconnaissance du producteur universel, à travers la reconnaissance de l’artiste, aboutit en son contraire : l’artiste est devenu l’alibi de la liberté, il est celui ou celle dont il faut préserver le « pouvoir de création » au détriment du producteur universel.

Le présent article — Vers une seconde libération de l’article — entend proposer de lever les contradictions intrinsèques de ce parcours de l’artiste. Sur la base des thèses de Réseau Salariat, il s’agit de remettre la question de l’émancipation de l’artiste sur ses pieds en la formulant à travers celle de tous les travailleurs. C’est un gigantesque glissement de terrain par rapport à la façon usuelle, hégémonique, conservatrice, de penser l’émancipation de la production (artistique). Car c’est bien l’émancipation de tous qui rend possible l’émancipation de chacun, donc de l’artiste. Et non l’artiste, qui, d’emblée, par nous ne savons quel pouvoir ex nihilo, peut indiquer la « voie » du vrai au public. Notre reprise des thèses de Réseau Salariat nous permettra donc de nous situer dans un horizon non corporatiste, un horizon d’émancipation globale des travailleurs, qui est la condition de l’émancipation de l’artiste.

En quoi consistent les propositions de Réseau Salariat? En ceci que l’émancipation du salariat en général, de l’artiste en particulier, peut se conquérir, aujourd’hui, sur la base des deux puissants leviers d’émancipation, institutionnalisés depuis des décennies maintenant, que sont, premièrement, le statut politique des fonctionnaires et des retraités, deuxièmement, la cotisation sociale. Nous inspirant des propositions du Réseau, nous allons voir qu’émanciper le travail, c’est, pour le reste comme pour l’art, affirmer à la fois la qualification personnelle du producteur et l’extension de la cotisation sociale à tout le PIB, contre le marché du travail et contre la propriété lucrative.

Que sont la qualification personnelle et la cotisation sociale? En quoi s’agit-il de leviers d’émancipation? Comment leur développement peut-il avoir des répercutions dans l’art?

Nous répondrons à ces questions par le menu. À titre introductif, remarquons simplement que ces deux leviers se sont constitués progressivement, au cours d’une histoire pragmatique, durant laquelle s’entrecroisent initiatives patronales et luttes ouvrières. Une histoire qui aboutit, après la deuxième guerre mondiale, dans la consolidation du statut des fonctionnaires, jouxté au doublement des cotisations et de leur hausse régulière durant les 40 années suivantes [1].

Pour présenter le potentiel de ces deux institutions majeures, notre démonstration procède comme suit : premièrement, nous explicitons le sens du premier levier d’émancipation que constitue la qualification personnelle du producteur. Ensuite, au prisme du PIB, nous montrons l’ampleur revêtue, aujourd’hui même, par l’émancipation en acte fondée dans cette qualification. Puis, nous précisons le sens du second levier que constitue la cotisation sociale. Enfin, nous envisageons les suites, dans l’art, d’un approfondissement d’une émancipation s’appuyant sur ces deux leviers.

La qualification personnelle du producteur comme levier d’émancipation

Nous souhaitons exposer la nature du levier d’émancipation que constitue le statut politique du producteur, tel qu’il est mis en œuvre, déjà, mais de manière non dite, voire non sue sinon confusément, par les fonctionnaires et des retraités. Cette exposition passe par la monstration du caractère conventionnel de ce que nous appelons « travailler ».

Qu’est-ce que travailler? Pour répondre à cette question, nous nous fondons sur l’expérience commune : de qui disons-nous qu’il travaille? Du serveur payé par son patron ou de l’hôte préparant le café chez lui pour ses invités ? Des soins donnés par les parents à l’enfant ou de ceux donnés par une puéricultrice? Pour la production de valeur d’usage équivalente, l’un ou l’une travaille, l’autre pas. Où passe la différence? Dans l’attribution ou non d’un salaire, c’est-à-dire par la reconnaissance ou non de l’activité comme étant productrice de valeur économique. Ainsi, l’activité bénévole n’est pas à proprement parler « du travail » : il n’y a travail que quand il y a reconnaissance de la valeur économique de la production.

Il y a de la profondeur dans le sens commun : par « travail », nous entendons une activité productrice de valeur d’usage en tant qu’elle est reconnue économiquement, ce qui s’exprime par un salaire. Le salaire vient attester que la valeur d’usage produite l’est bien par du travail.

Cependant que deux conventions s’affrontent dans la reconnaissance de l’activité comme étant du travail : d’une part la convention capitaliste, d’autre part la convention salariale.

Ces deux conventions sont des productions historiques issues du développement du mode de production capitaliste. Intuitivement, elles sont bien connues, parce que nous les pratiquons immédiatement, au jour le jour. C’est leur connaissance claire et distincte qui manque.

La convention capitaliste de travail attribue de la valeur économique à l’activité lorsqu’elle est accomplie dans l’emploi, c’est-à-dire dans le cadre d’un poste de travail dans une entreprise. Corolaire au travail dans l’emploi : la production est sous le joug de l’exploitation selon l’extorsion de plus-value, au nom du droit de propriété lucrative. Pourquoi rester dans l’emploi à cette condition? Parce que l’emploi est la prérogative de l’employeur : perdre son emploi ce serait perdre son salaire. Telle est la logique de la menace du chômage.

La convention salariale de travail repose sur une base absolument hétérogène à l’emploi : la qualification personnelle. Celle des fonctionnaires, des retraités, mais aussi des parents allocataires et des chômeurs indemnisés. Alors c’est en fonction, non de l’occupation d’un poste de travail, mais d’un statut attaché personnellement au travailleur, que la valeur du travail est reconnue et que le salaire est versé. Chez les parents ou les chômeurs, la reconnaissance de la qualification est temporaire. En revanche, chez les fonctionnaires ou les retraités, elle est inaliénable. Elle s’exprime dans le grade pour les fonctionnaires, dans le taux de remplacement pour les retraités.

Que la qualification (justifiant salaire) soit attribuée à la personne, cela signifie qu’elle n’est pas dépendante de l’occupation d’un poste de travail dans une entreprise : il n’y a de chômage ni chez les fonctionnaires ni chez les retraités. La qualification personnelle libère le travail de la contrainte de valoriser un capital : le travail des fonctionnaires, retraités, parents, etc, est producteur de biens et services non marchands. Corollairement, ce n’est pas le marché qui fixe la valeur économique de leur travail, mais la délibération politique. Par conséquent, la qualification personnelle déconnecte temps de travail et salaire, sauvegardant la personne de l’exploitation et de l’aliénation qu’implique le contrat de travail dans la convention capitaliste. [2]

L’émancipation : un détour par le PIB

La concurrence de la convention salariale et de la convention capitaliste de travail peut être illustrée à travers l’indicateur qu’est le PIB [3]. Le PIB c’est, pour une année, la somme des valeurs ajoutées produite dans un État, c’est-à-dire une représentation de la valeur économique totale créée par le travail sur la dite année. Dans ce cumul, se trouve la valeur produite selon chacune des deux conventions de travail, capitaliste d’une part, salariale d’autre part. Cela, en fonction d’une double répartition qu’il nous est nécessaire de présenter.

Le PIB fait l’objet d’une double répartition.

Une répartition primaire entre :

- salaire direct du secteur privé

- cotisations sociales, affectées au financement de la sécurité sociale, c’est-à-dire au fonctionnement de la fonction publique hospitalière, aux pensions de retraite, aux indemnités chômage (et intermittence) et aux allocations familiales

- profits.

À cette répartition primaire succède une répartition secondaire, celle opérée par l’impôt. Celui-ci vient ponctionner une partie de la valeur d’abord répartie entre salaire du privé, cotisation et profits, pour la redistribuer, dans un deuxième temps, vers les institutions publiques, principalement sous la forme du salaire des agents de la fonction publique (hors hospitalier).

Que nous apprend cette double répartition? Que le cumul des cotisations sociales et de l’impôt équivaut à la moitié du PIB produit chaque année. Ce qui signifie que la moitié du PIB est dédiée au salaire socialisé des producteurs de biens et services non soumis à la valorisation d’un capital. Autrement dit, que les supposées charges et dépenses publiques que seraient les salaires des agents de la fonction publique, les pensions retraites, les allocations familiales ou les indemnités chômages représentent en fait une gigantesque masse de travail, économiquement équivalente à la valeur produite dans le secteur privé — cela sans passer sous les fourches caudines du capital. Tandis que l’idéologie dominante entend faire croire que seul le capitalisme est producteur de valeur!

Or le salaire socialisé de ces producteurs non-marchands, en tant qu’il est versé via la cotisation sociale ou l’impôt, est fondé sur leur qualification personnelle : nous l’avons vu, il est attribué à leur personne.

Suit la proposition suivante : si la moitié du PIB chaque année permet de reconnaître une production non soumise à la valorisation du capital et à ce que cette soumission comporte de mortifère, alors achevons le travail : attribuons tout le PIB au salaire. Pour ce faire, il faut s’appuyer sur le déjà-là de la cotisation sociale.

La cotisation sociale comme levier de l’émancipation

Le moyen de l’attribution de l’ensemble du PIB au salaire, c’est la cotisation sociale. La cotisation sociale et non l’impôt.

Nous avons vu en quoi l’impôt est progressiste : comme la cotisation sociale, il permet de reconnaître un travail non soumis à la valorisation d’un capital [4]. Cependant, le fonctionnement de l’impôt comporte une limite radicale par rapport à la cotisation : en tant qu’il relève de la répartition secondaire, il suppose la pérennité du profit pour pouvoir en ponctionner une partie. Ainsi, c’est sur l’impôt que reposent les dispositifs de « corrections des inégalités » qui, comme le RSA, supposent le profit pour être financés. L’impôt dit : il faut bien du profit pour pouvoir en affecter une partie aux pauvres.

Au contraire, la cotisation sociale, dans la mesure où elle relève de la répartition primaire, est concurrentielle du profit : toute hausse des cotisation marginalise le profit et tend à le supprimer.

La cotisation sociale, c’est un outil de reconnaissance du travail. Ainsi des soins infirmiers, qui n’ont été reconnus comme du travail, justifiant salaire, qu’avec l’invention de la sécurité sociale ; auparavant, ce sont les bonnes sœurs qui s’en chargeaient bénévolement. Nous l’avons vu, la cotisation sociale permet aujourd’hui de salarier des millions de travailleurs de manière autonome par rapport au marché du travail. La cotisation sociale, c’est aussi une technologie d’investissements massifs et de long terme : ainsi des pensions de retraite.

En prolongement de cette expérience réussie de la cotisation sociale, il s’agit d’affirmer sa hausse massive. De créer une cotisation salaire qui reconnaisse l’activité de tous comme étant du travail, indépendamment du marché du travail et des employeurs. Ce salaire est versé par la mutualisation de la valeur produite et réparti sur le modèle des retraites. Ainsi, la part du profit dans le PIB disparaît. Dans le même temps qu’une qualification personnelle est attribuée à toutes et tous. La qualification devient un droit politique, attribué dès la majorité, comme le droit de suffrage. C’est le droit universel de qualification.

Ce faisant, le droit de propriété lucrative est supprimé. Le droit de propriété lucrative, c’est la condition du profit : le droit qui permet aux actionnaires et prêteurs de s’attribuer en permanence une partie de la valeur produite par les entreprises. Avec l’extension de la cotisation à tout le PIB, cette ponction est non avenue. En revanche, le droit de propriété d’usage se généralise : chacun a un droit absolu sur les biens qu’il utilise (logement, outil de travail, biens de consommation).

Non seulement la propriété lucrative est supprimée, mais le marché du travail l’est aussi : chacun étant titulaire d’une qualification personnelle, il n’a plus à passer par le chômage ni par l’emploi pour être reconnu, salarié.

La qualification universelle, ce n’est donc pas le revenu universel. Le revenu universel, c’est le financement, par l’impôt, d’un « à côté » du marché du travail, d’un « à côté » de la propriété lucrative. C’est un projet dont on peut déjà lire l’existence germinale à travers le RSA. L’individu allocataire est alors un « assisté », un « travailleur pauvre », nié dans l’intégrité de sa qualification, poussé en permanence à s’insérer dans l’emploi… sous peine de perdre ses droits. Quelle émancipation.

La qualification universelle repose sur une logique inverse. Complémentaire du droit de suffrage, elle atteste de la majorité économique du citoyen. Ce faisant, elle reconnaît immédiatement et de plein droit la participation de toutes et tous à la vie sociale et professionnelle, cela à travers un salaire irrévocable. Chacune et chacun est reconnu, en permanence, comme producteur : comme producteur de valeur d’usage à travers les biens ou services qu’elle ou il produit, en même temps que de valeur économique à travers son salaire.

Conséquences dans l’art de l’extension de la qualification personnelle et de la cotisation sociale

Dans la perspective d’émancipation que nous avons retracé ici, nous rejetons les propositions, basées sur l’impôt, visant à « mieux » soutenir la « création » et justifions ce rejet dans le prolongement des arguments de Réseau Salariat. Ces propositions promeuvent l’allocation de fonds, de locaux, d’un revenu universel ou optimal, ou encore de chèques-œuvres-d’art destinés au public. Par de telles approches de l’économie politique de l’art, les militants dévoués à la promotion d’un art sauf du marché se lient, encore et irrémédiablement, à ce qu’ils rejettent. En quoi? Précisément en ce qu’il s’agit pour eux d’aménager, à la marge, un « à-côté » pour leur production. Ce faisant, le marché de l’art (ce qu’ils honnissent) n’est pas mis en cause : il est légitimé.

Au contraire, l’extension de la cotisation jouxtée au droit universel à la qualification libèrent tous les travailleurs, donc aussi les artistes, des bricolages fiscaux qui laissent intacts les structures de l’exploitation et de l’aliénation.

Parce que la propriété lucrative est abolie, personne, pas même l’artiste, ne réalise de plus-value sur la vente de ses productions (celles-ci ne peuvent être vendues qu’à leur prix de revient). L’artiste perçoit un salaire, tandis qu’il n’y a plus de marché de l’art. Par suite, l’immense dynamique d’aliénation académique liée à la fétichisation de l’art dépérit, ainsi que l’absolutisation de la personne de l’artiste comme unique dépositaire du statut de créateur.

Ce dépérissement des conditions présentes de l’exploitation et de l’aliénation n’abolit pas les différences qualitatives entre les productions artistiques, ni la lutte pour la reconnaissance entre les artistes. Mais ceux-ci gagnent de ne plus devoir valoriser un capital pour exister socialement, par suite, de ne plus devoir assumer la fonction de « créateur » contre autrui. C’est un progrès.

Doté d’une pleine qualification, libre à l’artiste de travailler selon les modalités les meilleures. Seul, ou au sein d’un collectif de travail ; un collectif artistique (théâtre, cinéma, etc.) ou pas (en tant que designer, art-thérapeute, etc.). De substituer à sa reconnaissance aliénée par le capital sa reconnaissance sociale. Ce faisant, il est probable que l’artiste retrouve, d’un même mouvement, les autres et le beau.

Leur reste à se saisir des propositions de Réseau Salariat, puisque « l’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Statuts de l’Association internationale des Travailleurs

 


Texte modifié le 15 octobre 2012

 

Pour en savoir plus sur la révolution salariale,
la qualification personnelle et l’extension de la cotisation sociale : http://reseau-salariat.info

 

Cet article est le troisième et dernier volet d’un texte en trois parties.

Partie 1 : L’art de l’impérialisme

Partie 2 : La libération de l’artiste

 

[1] Sur ce sujet, Bernard Friot, Puissances du salariat (La Dispute, 1998, rééd. 2012).

[2] À noter que les conventions collectives du secteur privé constituent aussi une base de qualification antagonique du marché du travail. Nous ne pouvons développer ce point ici. Disons simplement que la perspective tracée par la constitution des conventions collective converge avec celle du statut des fonctionnaire des retraités. Pour en savoir plus sur le parallèle entre ces différents supports d’émancipation, lire : Pour un statut politique du producteur.

[3] Nous n’entrons pas ici dans la discussion de savoir si le PIB est un indicateur judicieux de la « richesse » effectivement produite, compte tenu du fait que la valeur économique peut être produite à la faveur d’une destruction de richesse (naturelle par exemple). Ainsi du cas de la valeur économique produite à l’occasion du nettoyage des dégâts causés par une marée noire destructrice de richesse naturelle. Autrement dit, nous ne faisons pas du PIB une expression indiscutable, « absolue », de la richesse. Dans la circonstance de notre texte, il s’agit d’un indicateur politique avant toute chose. Politique d’abord en ce qu’il montre dans quelle proportion la valeur produite est répartie entre travail et capital. Ensuite en ce qu’il permet d’illustrer par quel processus cette répartition peut être altérée à la faveur du travail. Le levier de ce processus, comme nous allons le voir, c’est la cotisation sociale.

[4] Pour donner la mesure de la valeur socialisée par l’impôt, indiquons que celle-ci est équivalente au 1/4 du PIB.

 

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