La libération de l’artiste

Publié le 6 octobre 2012 dans Débat

Cet article fait suite et complète le texte
L’art de l’impérialisme publié dans la Revue du Projet, octobre 2012

Nous avons proposé une introduction au présent article sous le titre L’art de l’impérialisme. Il s’y est agi de reconstituer le processus d’exploitation et d’aliénation de l’artiste, lorsque sa production est contrainte de valoriser un capital en produisant des marchandises (les œuvres d’art). Avant de formuler ce qui peut être répliqué à ce processus, il nous faut avancer quelques considérations touchant aux résultats théoriques que nous pouvons raisonnablement espérer atteindre dans la suite de ce texte.

Dans L’art de l’impérialisme, nous avons employé le terme « artiste » sans prédicat, l’artiste tout court. Nous faisions référence à l’artiste actuel, toute pratiques confondues, tel qu’il candidate à la reconnaissance institutionnelle (de marché). En fait, cet artiste admet un qualificatif devenu largement implicite, mais pouvant être retrouvé si nous regardons du côté de l’art dans son histoire : cet artiste « ès qualités » descend de l’artiste du beau, c’est-à-dire se consacrant à la production d’un art du beau, au principe des beaux-arts. L’artiste d’hier et d’aujourd’hui est l’agent de cette activité de production, dont la finalité est l’œuvre d’art, laquelle médiatise l’expérience du beau, dite aussi expérience esthétique, ou expérience d’un ressenti.

Apparu au moins dès l’Antiquité grecque, l’artiste du beau a entamé son émancipation selon les caractères imprimés par la modernité en marche, à partir du XVe siècle de notre ère, pour s’accomplir dans le statut de créateur à partir du renouveau romantique du XIXe siècle. Or il nous est nécessaire de déterminer les articulations principales de la genèse de l’artiste comme créateur, pour expliciter le sens d’une libération de l’artiste aujourd’hui. Que le lecteur nous excuse pour la brièveté de l’esquisse exposée ci-après. Nous en détaillerons les étapes prochainement.

Mais dès à présent, rappelons que si la genèse de cette figure peut être proposée, cela ne signifie pas qu’on ne fit de peinture, de sculpture ou de musique avant. En revanche, ce qui vit le jour à travers l’émergence progressive de l’artiste comme créateur, c’est l’idéologie de l’ « art moderne », attribuant à l’art le privilège exclusif de créer.

Cependant que le statut de créateur n’est pas conquis d’emblée, puisqu’il fut longtemps le monopole de dieu. Dans un premier temps, la renaissance italienne, ses suites en Flandres, bientôt au-delà, permirent la reconnaissance de l’artiste comme auteur de ses œuvres. Une reconnaissance expressive d’une libération en cours par rapport au commanditaire de l’œuvre, au sens où, auparavant, c’était à ce dernier qu’était attribuée à la paternité de l’œuvre d’art, l’artiste restant dans l’ombre de son mandataire.

La reconnaissance de l’artiste comme auteur marque un progrès social, puisque la production de l’œuvre est reconnue comme produit du praticien, non seulement du bailleur de fonds. De plus, cette reconnaissance est solidaire de l’affirmation de l’individualité du style de l’artiste. Le style est attribué à un nom, celui de l’artiste. À partir de ce progrès initial, l’amplitude et la richesse de la production de certains artistes furent au principe du développement du concept moderne de l’artiste : concept posant l’identité entre le mot « artiste » et la qualité de producteur du beau. Cependant que la mort de dieu sous les coups de boutoir des Lumières ouvrirent la voie à l’emphase de ce concept et à l’accession de l’artiste au rang de créateur, qui perdure de nos jours. [1]

Dès lors le mot « artiste » réfère moins à la multitude empiriques des producteurs méconnus ou connus d’œuvres d’art, qu’à un sens plus profond : « l’artiste » devient l’expression par excellence de la liberté. Aujourd’hui, lorsque le terme d’ « artiste » est employé, c’est moins le praticien d’une technique déterminée qui est désigné, c’est-à-dire le peintre, danseur, musicien ou cinéaste, que cette figure : le créateur de mondes (à défaut de créer le monde). L’ « artiste » désigne cette individualité libre infinie dont parle Hegel, laquelle est chacun de nous potentiellement, mais n’est nulle part plus complètement en acte qu’en l’artiste.

Or si l’artiste est le synonyme de la liberté, quel sens cela peut-il avoir de proposer aux artistes de se libérer?

Le concept d’artiste et sa limite

Le parcours de consécration de l’artiste participe d’une totalité historique qui est aussi celle du développement des conditions modernes de l’exploitation et de l’aliénation. Et de fait, la libération de l’artiste entamée au XVe siècle s’est accompagnée d’une nouvelle servitude : aux conditions des rapports de production bourgeois (dits couramment « capitalisme »).

C’est ainsi que de son émergence à nos jours, le concept d’artiste (c’est-à-dire ce que le mot « artiste » désigne en idée) développe une trajectoire qui synthétise les contradictions de ces nouveaux rapports de production. D’un côté, à travers l’artiste, c’est le praticien qui est reconnu. Le praticien comme détenteur d’un art au sens étymologique du terme : l’art comme teckne, c’est-à-dire comme technique. Alors l’artiste, à travers sa technique, humanise la matière et la rend belle.

Cette reconnaissance du pouvoir démiurgique de l’artiste porte en soi la reconnaissance de l’homme comme créateur du monde. En effet, en prolongement de la reconnaissance de l’artiste, la création du monde peut être rendue à son origine : l’homme — en tant que praticien des techniques qui humanisent la matière. Pourtant cette reconnaissance ne s’accomplit pas. Au contraire, au cours de sa trajectoire, la reconnaissance de l’artiste du beau en vient à s’effectuer aux dépens de tous les autres praticiens : ceux qui ne sont pas artistes du beau… et l’immense majorité des artistes du beau eux-mêmes.

Comment? Selon une dynamique retracée dans notre précédent article : une foule d’artistes s’investissent dans le concept d’art comme pouvoir de créer, réalisant ce concept dans les faits, c’est-à-dire en avalisant le sens, sans pour autant être ni reconnus ni même effectivement les créateurs que le concept suppose : toute création n’est pas leur fait, contrairement à ce que suppose le concept d’art. Cette foule est aliénée par le concept au sens où elle croit en son mirage : il n’y a de créateur que l’artiste ; et elle est exploitée au profit des marchands d’art dont le concept d’art comme création constitue le fonds de commerce.

Schématiquement, la mise en place de cette condition moderne de la liberté et de la servitude artistiques peut être identifiée à la séquence allant de Léonard de Vinci à Mozart. Mozart, par son refus de se mettre au service de l’archevêque de Salzbourg, scelle le principe du destin de l’artiste maudit. Or c’est précisément à ce moment que les conditions politiques de la reconnaissance du caractère créateur de la vie et l’œuvre d’un Léonard de Vinci sont rendues complétement effectives. Se mirant dans l’image démiurgique d’un Léonard, l’artiste prend dorénavant conscience de soi comme libre créateur. Ce faisant, il occulte sa nouvelle servitude : au marché.

Depuis lors, en tant que concept, l’artiste gouverne la trajectoire de tous les praticiens empiriques de techniques artistiques qui, précisément, se reconnaissent dans ce concept. Ils s’aliènent à la poursuite du concept d’artiste.

Ce faisant, la qualité artistique, c’est-à-dire créatrice, de leur œuvre se mesure à l’aune de son authenticité — critère interprété selon des modalités diverses. Mais en tous cas, ils ratifient le concept d’art en tant que réduction de la création au produit de l’art du beau — et occultent de ce fait l’humanité entière comme créatrice. Autrement dit, l’idéologie dans laquelle ils s’investissent dénie à l’humanité entière son statut de créateur de toute réalité historique, culturelle. L’art ayant été hissé au rang de seule et unique création authentique, le monde peut périr, peu importe tant que survivent les œuvres (reconnues par l’institution de marché). Cette gigantesque substitution de l’humanité par l’artiste, de l’humanisme par l’esthétisme, du monde comme œuvre par l’œuvre d’art, de la cause par l’effet, constitue la fondation idéologique de l’art comme institution sociale moderne. Et l’artiste est devenu la figure idéologique la plus réactionnaire.

Tandis qu’il prétend détenir tout pouvoir sur la création, l’artiste est devenu le policier du beau.

Au cœur du concept d’artiste gît donc un trésor : la reconnaissance en tant que créateur. Mais réduite au pouvoir de l’art, cette reconnaissance s’accomplit dans le déni le plus radical de l’humanité comme œuvre, de l’œuvre comme monde, du monde comme histoire, de l’histoire comme sens.

À ce point, la signification d’une nouvelle libération de l’artiste s’éclaircit : il s’agit que les praticiens de techniques artistiques se libèrent de la servitude dans laquelle les a plongé leur première libération.

Écrivant cela, nous arrivons au point limite de notre discours : il est plus que probable qu’une libération de l’artiste de l’abîme dans lequel l’a fait choir la modernité modifierait substantiellement ce concept d’artiste. Lequel deviendrait… quoi donc? Nous ne pouvons l’anticiper pour le moment.

Pourtant il est possible de répondre à cette question, cela par deux voies distinctes, l’une théorique l’autre pratique. Pour ce qui concerne la voie théorique, elle suppose de procéder à un détour historique et philosophique infiniment plus long et détaillé que ne peut le tolérer le présent texte. Ne pouvant nous le permettre, nous avertissons que les termes dans lesquels nous formulerons l’émancipation de l’artiste dans une troisième partie seront provisoires et devront être vérifiés et confirmés ultérieurement. La raison pour laquelle nous nous autoriserons à escamoter temporairement cette vérification est que le point de départ de notre discours d’émancipation ne sera justement pas l’artiste, mais l’humanité déterminée selon le stade historique actuel. Pour être plus précis : le travail de l’homme entendu comme activité reconnue économiquement. Ce sera un véritable glissement terrain par rapport aux gloses habituelles sur le caractère « émancipateur de l’art », ou de la culture elle-même réduite à l’art. C’est le levier de l’émancipation du travail, de tout travail, qui nous permettra d’inclure celui de l’artiste. Car notre analyse préalable, dans L’art de l’impérialisme, comme dans le présent article, nous a mené à ce résultat : sous le jour de l’exploitation et de l’aliénation, l’art n’est pas un cas à part. C’est une activité productive parmi les autres. Exploitation et aliénation y sont présentes comme ailleurs. Aussi, l’émancipation de l’art ne saurait départir des conditions d’émancipation de toute activité productive.

Quant à la voie pratique, elle est du ressort des praticiens : accepteront-ils de franchir le pas que nous leur proposons?

Cet article est le second volet d’un texte en trois parties.

Partie 1 : L’art de l’impérialisme

Partie 3 : Vers une seconde libération de l’artiste?
le 12 octobre

 

[1] Dans le repérage de la genèse de « l’artiste », nous n’avons pas besoin d’entrer dans la discussion portant sur la place du beau, du créateur ou de l’auteur dans l’art contemporain. Ces discussions nous emmèneraient trop loin de notre sujet. Signalons simplement que, si l’on se plait aujourd’hui à substituer à la notion d’artiste celle d’opérateur et autre périphrase, ces termes de remplacement ne mettent pas en question l’essence historique du phénomène : le savoir que c’est l’homme qui créé le monde.

 

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